Meta surveille ses salariés pour entraîner son IA, et les licencie en même temps

Le groupe californien a annoncé à ses salariés américains qu’il allait collecter des données détaillées sur leur utilisation des ordinateurs. La mesure suscite un malaise croissant en interne, d’autant qu’elle intervient en même temps qu’un plan de suppressions de postes.

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Meta a informé ses employés américains qu’elle allait commencer à collecter des données sur la façon dont ils utilisent leurs ordinateurs au travail. Selon un document interne consulté par le New York Times, cette collecte porte sur les frappes au clavier, les mouvements de souris, les clics et le contenu affiché à l’écran. L’objectif annoncé par l’entreprise est d’entraîner ses systèmes d’intelligence artificielle à comprendre comment des personnes accomplissent des tâches courantes sur un ordinateur.

Pas de possibilité de refus

La mesure a suscité des réactions rapides et, dans l’ensemble, négatives sur les forums internes de l’entreprise. Des employés ont questionné l’étendue de cette surveillance et l’absence de toute option permettant de s’y soustraire.

« Ça me met vraiment mal à l’aise, a écrit un responsable ingénierie. Comment fait-on pour se désinscrire ? »

Andrew Bosworth, directeur technique de Meta, lui a répondu sans détour : « Il n’y a pas d’option de désinscription sur votre ordinateur professionnel. » Cette réponse a reçu plus de cent réactions emoji exprimant la frustration ou la surprise.

La direction assure que la collecte reste encadrée. « Des protections sont en place pour préserver les contenus sensibles, et les données ne sont utilisées à aucune autre fin », a indiqué le porte-parole Tracy Clayton. Bosworth a également tenté de rassurer ses collègues sur les risques de fuite : « Ces données sont très strictement contrôlées. Il n’y aura pas de risque de fuite. »

Une entreprise en pleine restructuration autour de l’IA

Cette décision s’inscrit dans un mouvement plus large. Depuis la sortie de ChatGPT fin 2022, Meta a considérablement accéléré ses investissements dans l’intelligence artificielle, que ce soit en matière de modèles, d’infrastructure ou de recherche. Mark Zuckerberg a évoqué publiquement l’objectif d’atteindre ce qu’il appelle la « superintelligence ».

Ces priorités se traduisent désormais dans le quotidien des salariés. L’utilisation d’outils d’IA est de plus en plus attendue, voire mesurée. Meta a mis en place des tableaux de bord internes qui suivent le nombre de « tokens » utilisés par chaque employé, une unité liée au traitement des requêtes envoyées aux modèles d’IA. Plusieurs salariés ont indiqué que ces indicateurs avaient instauré une forme de compétition.

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Certains ont commencé à créer de nombreux agents automatisés pour augmenter leur score, d’autres ont développé des outils pour gérer ou évaluer ces agents. Dans certains cas, cela a abouti à des systèmes où des agents en supervisent d’autres, créant plusieurs couches d’automatisation.

8 000 suppressions de postes en parallèle

Ce contexte se double d’une réduction des effectifs. Meta a annoncé la suppression d’environ 10 % de ses emplois, soit quelque 8 000 postes, avec des départs attendus en mai. Janelle Gale, directrice des ressources humaines, a expliqué en interne que ces suppressions devaient « compenser les autres investissements réalisés par l’entreprise ». Elle a reconnu que cette annonce laissait les salariés « dans une incertitude de près d’un mois, ce qui est incroyablement déstabilisant ».

La concomitance entre les licenciements et le renforcement de l’automatisation alimente les inquiétudes. Certains employés se demandent ouvertement s’ils contribuent à construire des systèmes susceptibles de remplacer une partie de leurs propres fonctions. « C’est incroyablement démoralisant », a écrit l’un d’eux. D’autres ont commencé à chercher un autre emploi ou à se positionner pour bénéficier d’indemnités de départ.

Une tendance qui dépasse Meta

Des tensions comparables se manifestent dans d’autres grandes entreprises technologiques. Microsoft, Block et Coinbase ont toutes annoncé des suppressions de postes ou des départs négociés dans un contexte où les outils d’IA transforment les méthodes de travail, notamment dans le développement logiciel. Les outils capables de générer du code réduisent la charge de travail manuelle, ce qui modifie l’organisation des équipes.

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« Il n’existe pas encore de mode d’emploi pour l’IA en entreprise », a déclaré Leo Boussioux, professeur en systèmes d’information à l’Université de Washington, au New York Times. « L’IA peut potentiellement rendre tout le monde plus performant et permettre de faire beaucoup plus de choses avec moins de ressources, mais elle intensifie aussi la vie quotidienne du travailleur. »

Du côté de la direction, on réfute l’idée d’une surveillance des salariés. Lors d’une réunion interne, Zuckerberg a affirmé que la collecte de données n’était pas destinée « à la surveillance ou au suivi des performances », mais à apprendre aux systèmes d’IA « comment des personnes intelligentes utilisent un ordinateur pour accomplir des tâches ». « Je pense que nous savons que l’IA est l’un des domaines les plus concurrentiels, probablement de toute l’histoire », a-t-il ajouté.

Même au niveau de la direction financière, les perspectives restent floues. « Nous ne savons pas vraiment quelle sera la taille optimale de l’entreprise à l’avenir », a reconnu la directrice financière Susan Li lors d’un récent appel avec des investisseurs. « Les capacités de l’IA progressent rapidement, et les changements sont nombreux en ce moment. »